Biélorussie : « Dans le dos, dans la tête, à vue, on tue » - Sacha Filipenko



Le 9 août 2020, jour des élections présidentielles en Biélorussie, Alexandre Loukachenko est à nouveau élu pour un sixième mandat avec plus de 80 % des voix, un score stalinien. L’autocrate au pouvoir depuis 1994 méprise toutes les règles de transparence. Son opposante, Svetlana Tikhanovskaïa, a été obligé de s’exiler en Lituanie pour sauver sa vie. Cette enseignante et traductrice biélorusse âgée de 38 ans s’était portée candidate aux présidentielles en réaction à l’emprisonnement de son mari, Sergueï Tikhanovski, un blogueur et dissident du régime de Loukachenko.


Depuis l’annonce de ces résultats frauduleux, le peuple biélorusse se révolte. L’élection n’est pas reconnue par l’Union européenne et décriée par de nombreux autres pays. Mais M. Loukachenko ne se laisse pas démonter : il utilise la répression sans aucune limite ni retenue et les droits de l’homme de « son » peuple ne cessent d’être bafoués. Quelques soirs après sa prétendue réélection, il est apparu dans le palais présidentiel avec un gilet pare-balles et un fusil automatique à la main.


« Chaque dimanche ressemble à une fête nationale.

Regardez comme ils sont beaux et déterminés. »

- Ekaterina, 29 ans, photographe.


En effet, chaque dimanche depuis le 9 août 2020, le peuple biélorusse se réunit dans la rue pour manifester sa lassitude – le mot est faible : sa colère et son épuisement. On pourrait même oser une comparaison : celle du peuple biélorusse avec les Ukrainiens en 2014, qui avaient renversé le pouvoir en place à l’époque. La présence de la population dans les rues est d’autant plus forte que M. Loukachenko a coupé l’accès à Internet (une énième violation des droits de ses citoyens) car, comme le dit Alesia Rudnik, analyste politique du Center for New Ideas, dans une interview pour Le Monde : « Quand les gens n’ont pas accès à YouTube ou Facebook, ils veulent voir par eux-mêmes ». On peut aisément employer le mot « révolution » en parlant de ce soulèvement, aussi lourd de sens soit-il. Les biélorusses ont soif de liberté : avant d’être politiques ou économiques, leurs revendications sont surtout éthiques et morales. Une « révolution de la fierté » est belle et bien en cours.


Il faut noter que les femmes ont une place toute particulière dans ce mouvement révolutionnaire. Il est intéressant de savoir que, dans la culture soviétique, le sexe féminin est assez symbolique : les femmes sont associées à la maternité, sont vues en tant que mères et ont ainsi un rôle protecteur, presque une « vocation » protectrice. Face à une répression violente des forces de l’ordre, elles sont également un moyen de lutte contre celles-ci : les policiers biélorusses sont toujours plus réticents à frapper une femme qu’un homme. Et les quelques manifestantes emprisonnées sont (généralement) relâchées assez rapidement. « On ne tape pas sur les femmes. Si les flics nous frappent, ça dérapera sur des protestations beaucoup plus violentes. », déclare une manifestante.




« Nous vivons dans un pays dont les terroristes se sont emparés. »

- Sacha Filipenko, écrivain biélorusse


En tant que dictateur digne de ce nom, Alexandre Loukachenko mène sa répression. Il est devenu commun de voir des manifestants pacifistes se faire arrêter illégalement, battre, violer, et parfois (trop souvent) être retrouvés morts. « L’ampleur et la brutalité de la force considérable utilisée par le régime violent clairement toutes les normes internationales et la déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par les Nations unies et la Biélorussie », a déclaré, cinglante, Mme Tikhanovskaïa. Minsk a d’ailleurs été le lieu, dimanche 11 octobre, de l’intervention la plus violente depuis le début du mouvement protestataire. Canons à eau, matraques et grenades assourdissantes étaient utilisées par les forces de l’ordre (ou plutôt, les forces du désordre), en plus des tirs de balles en caoutchouc à bout portant et l’usage de gaz lacrymogène sur les manifestants. Les policiers antiémeute, OMON (l’équivalent des CRS en France) se déchaînent sur les révolutionnaires. Il est intéressant de voir comment une partie du peuple violente une autre ; des hommes qui n’ont aucun avantage défendent une dictature et tentent de dompter d’autres hommes, comme eux, en quête de liberté.


Chaque jour, des hommes cagoulés débarquent dans les maisons et kidnappent des gens, presque au hasard. Une atmosphère de terreur et de peur règne malgré la poursuite des contestations. Le cas de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature en 2015, en est symptomatique. À 72 ans, elle est la dernière membre encore libre (pour combien de temps encore ?) du Conseil de coordination créé par l’opposition. Elle dénonce le harcèlement et les menaces quotidiennes des bras armés du dictateur (une milice que Lénine aurait enviée) : elle se sait sur écoute et des hommes masqués ne cessent de frapper à sa porte pour la terroriser.


Dans un pays où les droits de l’homme ne semblent pas exister, la presse ne fait pas exception à la règle. Non seulement les journalistes indépendants sont victimes d’arrestations injustifiées et d’intimidations constantes, mais la presse étrangère est également inquiétée. À la guerre contre « son » propre peuple, M. Loukachenko ajoute une guerre de l’information.



« La situation en Biélorussie est un test pour nos valeurs européennes et notre engagement envers les droits de l’homme. »

- Linas Linkevicius, ministre lituanien des affaires étrangères.


L’action comme l’inaction est une décision. Comment les autres pays réagissent-ils aux évènements en Biélorussie ? L’interdépendance de chacun importe une diplomatie conséquente.


Le 18 septembre, Svetlana Tikhanovskaïa avait appelé à une réaction internationale forte pour défendre les droits de l’homme de son peuple. Suite à cet appel, Bruxelles a réclamé une enquête, tandis que l’ONG Human Rights Watch appelait le Conseil des Droits de l’Homme à ouvrir lui aussi une enquête le plus rapidement possible.


Par ailleurs, l’Union européenne (UE) a rejeté les résultats frauduleux de l’élection d’Alexandre Loukachenko. Alors que le 7 septembre, Josep Borrell, chef de la diplomatie de l’UE, appelait à la « libération immédiate » des prisonniers politiques sous menace de sanctions, ce n’est que le 12 octobre (plus de deux mois après les résultats électoraux) que l’UE prend enfin la décision de sanctionner personnellement le « président » biélorusse. Avant, le 24 septembre, l’UE publiait une liste de sanctions envers quarante personnes responsables de la répression en Biélorussie, à la suite de quoi les États-Unis avaient également annoncé geler les avoirs[1] de certains responsables.


Mais quelles vont être les conséquences ? Quels sont les enjeux de prises de position ? Certains Européens craignent que les sanctions prisent contre M. Loukachenko ne le jette dans les bras de son homologue russe. On peut déjà remarquer son changement de propos : alors qu’avant il dénonçait les tentatives de « déstabilisation » du Kremlin, il parle aujourd’hui d’un « complot occidental ». Par ailleurs, la Suède et la Finlande refusent de prendre des décisions à l’encontre du dictateur afin de ne pas impacter une potentielle médiation de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe), que la Suède organisera. Et de l’autre côté, il nous reste un Vladimir Poutine toujours aussi imprévisible, qui craint que le mouvement biélorusse ne se répande dans son propre pays…


Le 22 octobre, le Parlement européen a décerné le prix Sakharov des droits de l’homme aux manifestants pacifistes biélorusses. Il s’agit là de toute une symbolique contre Loukachenko (ou Poutine, en parallèle), ainsi que d’un immense soutien moral à « l’opposition démocratique ». David Sassoli, président du Parlement européen, a d’ailleurs déclaré : « Ils ont de leur côté une chose que la force brutale ne pourra jamais vaincre : la vérité. N’abandonnez pas votre combat. Nous sommes à vos côtés ». Le combat continu et est loin d’être fini.



Maxime Thébaud


[1] Le gel des avoirs permet de « geler les fonds et ressources économiques qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par des personnes physiques ou morales, ou toute autre entité qui commettent, tentent de commettre, facilitent ou financent des actions de terrorisme, y incitent ou y participent », selon le site www.tresor.economie.gouv.fr.

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