Bon baiser du pays des libertés


Quand vint le moment de poser les pieds pour la première fois à Shanghai, la fatigue du voyage ne l’a pas emporté. C’est ainsi que les premiers jours furent consacrés à apprivoiser la mégapole, située quelque part entre futur et tradition. Plus grande ville de Chine avec presque 25 millions d’habitants, Shanghai peut-elle pour autant être considérée comme représentative du pays ? Compte-rendu d’une expérience tout en contrastes dans l’Empire du Milieu.


Étudier en Chine, c’est avoir la possibilité de sortir sans rien débourser et de manger à toute heure des plats qui provoquent la dépendance sans dépasser les deux euros. C’est aussi voir ses réseaux sociaux locaux bloqués pour des raisons peu évidentes, et déceler parfois l’orientation voire le manque total d’objectivité du discours de certains professeurs, même au sein des plus grandes universités.


En tant que l’un des lieux les plus cosmopolites au monde, Shanghai est une bulle à part au sein d’un pays lui-même singulier. Tout en cultivant son héritage, la ville se modernise, se mondialise et se diversifie sans cesse. En son sein la culture occidentale se fait une place sans jamais prendre le dessus sur le mode de vie local. Sa perpétuelle métamorphose est incarnée par la présence, entre deux quartiers composés de hauts grattes-ciel, de temples ou des jardins à l’entrée desquels il est possible de payer en liquide ou via téléphone. Car en effet, la clé du confort se matérialise ici sous la forme d’un QR code qu’il vous suffira de scanner pour accéder à tout ce dont vous avez besoin.


Et pourtant, internet et les réseaux sont ultra-sécurisés : l’État y a la main-mise afin d’empêcher le peuple de tomber sur tout contenu politique sensible.

Les nouvelles technologies sont légion mais sont le plus souvent au service de la surveillance et de l’étroit contrôle que subissent au quotidien informations et habitants. Ainsi d’ici 2020, le tristement célèbre système de notation citoyenne, qui n’est autre qu’un contrôle social high tech, sera généralisé dans tout le pays alors que caméras, reconnaissance faciale et forces de l’ordre font déjà pleinement partie du décor. L’espace libre de parole et de mouvement est donc réduit.


Classé 177ème sur 180 pays au classement mondial de la liberté de la presse selon Reporters sans frontières, les médias sont maîtrisés par le Parti communiste chinois qui, paradoxalement, porte la 2ème puissance économique mondiale. Le 1er octobre de cette année furent célébrées les 70 ans de la fondation de la République Populaire de Chine, à travers une commémoration d’une semaine et un défilé de pas moins de 15 000 soldats rediffusé dans toute la Chine.

On constate alors que Mao Zedong demeure omniprésent, bien que Xi Jinping soit aujourd’hui à l’honneur et considéré comme le porteur de ce qu’on appelle le « rêve chinois ». Dans le but de mener ses projets à terme, ce dernier a par ailleurs fait voter l’année dernière une modification de la constitution afin d’annuler la limite de deux mandats mise en place par Deng Xiaoping, s’octroyant le droit de détenir le pouvoir indéfiniment.


Quoique considéré comme incarnant la « Chine moderne », certaines politiques menées découlent toujours d’oppositions historiques, notamment ethniques. En tant que groupe majoritaire, les Han se retrouvent en confrontation avec les minorités, le tout se traduisant par une forte oppression. Pour ne citer que les Ouïgours, lorsque la situation commence à alarmer le monde entier, leur déportation et leur détention arbitraire dans des camps dits « de rééducation » s’effectue dans la plus grande impunité sur le territoire.


Mais ces pratiques surannées commencent à sortir du silence auprès de la population la plus jeune, qui s’émancipe du mieux qu’elle peut. La pression du gouvernement est identifiée et intégrée, mais contournée lorsque cela est possible. Bien que n’ayant connu que le régime dans lequel ils sont nés, les opportunités de comparaison fleurissent, même si elles sont limitées par le Parti.

Doucement, les mentalités évoluent et certains réalisent que le développement économique phénoménal du pays ne va pas de pair avec les grands changements démocratiques et sociétaux logiquement attendus.


Alors que la Chine continue son ascension vers ses objectifs de grand leader mondial, la répression ne cessera probablement pas d’aussitôt. Conscient de certaines fragilités malgré sa grande puissance, l’État craint les débordements et ne tient à laisser personne lui faire obstacle ou lui donner une mauvaise image, comme ce fut le cas lors des manifestations de Tian’anmen de 1989.

Les risques de rébellion seront exacerbés si la progression du pays connaît un jour de forts ralentissements car dans la plupart des grandes villes, le niveau de vie des chinois a été transcendé par la croissance économique et toutes et tous souhaitent pouvoir incarner à leur tour la réussite sociale.


La Chine tantôt déroute de par sa modernité, tantôt choque de par son archaïsme.

Au sein du pays, Shanghai est une véritable fenêtre sur le monde grâce à son commerce et son cosmopolitisme. Bien que sous son charme, la ville est incontestablement une vitrine dans laquelle est exposé un mode de vie à part. Le quotidien en son sein peut s’avérer si plaisant qu’il devient possible pour certains d’en oublier les pratiques nationales sous-jacentes.


阳光

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