Confessions libanaises


Une mosquée et une église côte-à-côte dans le centre de Beyrouth, symbole de la mixité culturelle et religieuse du Liban.

Depuis quelques semaines, les rues de Beirut voient croitre des mouvements contestataires à l’encontre des classes dirigeantes : inégalités sociales, électricité, corruption et inefficacité politique sur fond de crise économique nourrissent la contestation. Petit tour d’horizon d’un pays névrosé depuis la fin de la guerre civile, il y a presque 30 ans.

La première chose qui frappe en arrivant à Beirut depuis l’aéroport sont les drapeaux verts du Amal et ceux du Hezbollah, deux partis politiques chiites. Une fois arrivé à Achrafieh, les dômes de mosquée et les muezzins laissent places aux clochers et aux noms d’enseignes francophones. On comprend immédiatement le morcèlement confessionnel des quartiers beyrouthins, et l’emprise des partis politiques sur eux. Ici, tout est religion, et donc tout est politique. On n’adhère pas à un parti politique pour ses idées, mais selon son orientation religieuse. Un tel système confessionnel où le Président de la République est chrétien maronite, le Premier Ministre est sunnite et le Président du parlement est chiite est unique au monde. Plus proche d’un sketch des Inconnus que d’un modèle d’efficacité politique, ce confessionnalisme serait à l’origine de tous les maux de ce pays du Levant.

Quand on évoque le sujet avec les libanais, une certaine bipolarité ressort systématiquement dans leur réponse. D’un côté ils sont tous lucides et conscients que le système confessionnel est un échec et empêche le pays d’avancer, d’un autre, ils défendent leur parti, leur leader politique ou religieux. Ces leaders corrompus, en place depuis la fin de la guerre, en 1990, et qui se passent le flambeau de génération en génération. Les Joumblatt, Hariri, Gemayel et consorts ne sont à la tête de leur parti respectif qu'uniquement grâce à leur nom de famille et à leurs ancêtres. Tout le monde le sait, tout le monde le dénonce, tout le monde aimerait que ça change, et pourtant élection après élection, on retrouve toujours les mêmes au pouvoir et le Liban se rapproche toujours un peu plus du précipice économique et social.

Alors pourquoi ne se rebellent-ils pas ? Pourquoi le peuple libanais n’arrive-t-il pas à s’unir, comme lors des grands rassemblements de 2005, pour remettre son pays dans l’avancée ? Pourquoi ne sont-ils que quelques dizaines à protester dans la rue le week-end ? Si je vous réponds que c’est à cause du confessionalisme, ça vous étonne ? Aucune sanction n’est prise contre les dirigeants corrompus, toutes les actions juridiques sont bloquées par les leaders communautaires qui défendent l’un des leurs. Ainsi, il est impossible de changer les choses tant que cette hypocrisie perdure. Mais il serait réducteur de ne blâmer que le système religieux pour répondre à ces interrogations, même si on retombe toujours de près ou de loin sur lui.

Le Liban est un pays dépourvu d’unité nationale car la confession, toujours elle, passe avant la nation. Depuis la guerre civile meurtrière de 1975 à 1990, les dirigeants politiques ne sont jamais accordés sur une version officielle des faits. Il n’y a pas de mémoire nationale, si essentielle à un peuple pour se reconstruire et se forger une identité commune. Chacun raconte sa version des faits à sa descendance et se sent un peu coupable. Chaque famille a ses secrets sur cette époque et on ne sait plus trop si Papy était un héros de guerre ou un salaud. Personne n’ose ouvrir les vieux placards de peur d’y trouver un cadavre. Globalement le sujet reste assez tabou et n’est pas souvent abordé. Le sujet est tellement esquivé que les livres d’histoire dans les écoles et les lycées libanais s’arrêtent en 1975… Ce manque d’unité et l’inefficacité chronique des dirigeants pour faire avancer les choses a fait naitre une certaine résignation dans les consciences, un désespoir mortifère à l’avancée du Liban.

Enfin, les inégalités économiques au Liban ne cessent de croitre et certains survivent alors que d’autres sur-vivent. Après avoir interrogé un professeur de science politique et sociale de l’Université Saint Joseph de Beyrouth sur l’inactivité des jeunes sur ce sujet, à l’inverse de pays comme Hong-Kong ou l’Algérie, il m’a répondu une phrase marquante qui résume bien le problème : « Vas jeter un œil sur le parking de l’université et tu comprendras pourquoi ils ne se rebellent pas ». Des 4x4, des Mercedes, des décapotables, appartenant toutes à des étudiants entre 18 et 25 ans. Une jeunesse pourrie gâtée qui ne manque de rien et qui n’a aucun intérêt à ce que les choses changent, s’oppose à une jeunesse défavorisée qui est trop occupée à lutter contre un chômage de masse et une forte pauvreté pour aller manifester le week-end.

Le Liban est un pays étonnant qui n’est fait que de paradoxes. On sent qu’il peut basculer d’un moment à l’autre dans le bon comme dans le mauvais. La route est encore longue avant d’arriver à la stabilité, mais une chose est sûre, la situation n’évoluera pas positivement tant que les leaders et le système politique actuel seront en place.

نيكولا باسي


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