Confinement, révélateur des bullshit jobs

Voilà désormais plusieurs semaines que des mesures de confinement ont été mises en place par le gouvernement français. Une partie de la population est invitée à rester chez elle pour éviter la propagation du Covid-19 qui a déjà fait plus de 217 000 morts dans le monde. Bien que ces mesures concernent une grande partie des citoyens, tous n’ont pas le luxe d’être protégés et sont ainsi envoyés en première ligne afin de garantir le fonctionnement de la nation. Infirmiers, éboueurs, ouvriers, agriculteurs ou encore caissiers sont contraints de travailler, sans quoi la société française signerait son agonie.


« Bullshit jobs » est une expression signifiant « emplois à la con ». Elle désigne des tâches vides de sens, d’utilité, des tâches sans intérêt ou superficielles. Selon son théoricien, David Graeber, la société moderne repose sur l’aliénation des travailleurs qui dédient leur vie à effectuer des professions inutiles tout en ayant conscience de cela. Pour connaitre quel métier est un emploi à la con, il suffit simplement d’imaginer sa disparition suivie de l’impact que cela aurait sur la société.

À travers cette expression, David Graeber critique le système capitaliste qui récompenserait davantage ceux qui ne créent pas de valeur. L’utilité d’une profession est inversement corrélée à sa paie. Paradoxal non ?

La crise que nous traversons est révélatrice de ces « bullshit jobs ». En effet, plus besoin de s’imaginer leur disparition, voilà qu’elle devient réalité le temps du confinement. De quoi se rendre compte de leur superficialité ou non. Actuellement, seules les tâches utiles continuent d’être pourvues. Par conséquence, la mise en lumière de certains métiers fut immédiate. Tout d’abord, concernant le personnel médical. En contact direct avec les patients, les soignants sont indispensables. Ils dépistent, soignent, accompagnent les malades. Ils sont également au chevet de nos ainés et des personnes handicapées, sans qui leur vie serait en péril.

Les caissiers furent et font également l’objet de remerciements et d’encouragements. Bien que la population soit confinée, les achats alimentaires sont indispensables. Obligés de travailler pour assurer l’ouverture des commerces et l’approvisionnement des citoyens, les caissiers occupent un poste essentiel au maintien du fonctionnement de la nation.

Bien d’autres travailleurs, tels les éboueurs, les manutentionnaires, les ouvriers ou les chauffeurs doivent également continuer leurs activités professionnelles, celles-ci étant vitales. Cette crise est ainsi révélatrice de ces métiers sans lesquels nous ne pourrions vivre en société.

Or, qu’en est-il des Français confinés toute la journée à leur domicile ? Qu’est-ce que cela signifie ? Tout simplement que leur impact professionnel sur le monde est moindre. Tous ne sont bien évidemment pas des « bullshit jobs ». Les mécaniciens, jardiniers, musiciens ou encore conducteurs de transports en communs sont essentiels. Cette période de confinement n’étant pas vouée à perdurer, leur utilité sur le court terme est à nuancer. Cependant, manager, avocats d’affaires, lobbyistes, responsables ressources humaines, consultants, marketeurs ou financiers sont des métiers davantage superficiels, dont leurs disparitions n’inquiéteraient pas, ou très peu, l’ordre sociétal. Que le confinement prenne fin dans un mois ou dans un an, leurs effets sur notre société ne se feront pas plus ressentir. Selon David Graeber, la capitalisme a pour idéal le plein emploi et invente ainsi un tas d’emplois pour y parvenir. Pour preuve, ces bullshit jobs.

Cela peut paraitre anecdotique mais ces emplois dits « à la con », ont de réelles conséquences sur les employés eux-même. Cette crise sanitaire peut être un traumatisme, un révélateur de cette réalité trop longtemps enfouie, comme cachée par un voile de déni. Ses actions professionnelles étaient et sont désormais vides de sens, la dignité en prend un coup et cette prise de conscience peut prendre la forme d’une violence psychologique : dur à admettre que la société se porte très bien sans nous. Au delà du travailleur, les citoyens prennent eux aussi conscience de l’existence de ces métiers inutiles et, a contrario, de ceux qui sont essentiels. Il est peut être temps de prendre cela en compte et d’en tirer des conséquences.

Loin de penser que ces « bullshit jobs » doivent disparaitre, il est néanmoins nécessaire de se questionner. Cette crise nous invite à repenser notre hiérarchie d’évaluation des professions. Les plus prestigieuses et mieux payés sont souvent ces emplois « à la con » alors que, concernant les plus utiles, c’est l’inverse. C’est aussi un moyen pour les concernés de se remettre en question, la période de confinement étant, par ailleurs, propice à cela. Quel sens veux-je donner à mes actions ? Suis-je en accord avec moi-même ? Autant de questions qui trouveront réponse durant ces prochaines semaines...


Louise Fournier

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