De la symbolique du remaniement pour « la grande cause du quinquennat »


© Nicolas Nova


Le mandat d’Emmanuel Macron a plutôt bien commencé pour le féminisme en France. En effet, dès le début de sa campagne, M. Macron a déclaré vouloir faire de l’égalité entre les femmes et les hommes « la grande cause nationale » du quinquennat. Une déclaration entérinée le 25 novembre 2017 - Journée Internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes - par l’introduction d’un plan quinquennal autour de trois grands axes (la prévention et la sensibilisation, l’accompagnement des victimes et la répression des auteur·ices de violences), une hausse de 13% du budget consacré à la lutte contre les violences sexuelles et sexistes et la mise en place d’un budget interministériel de 420 millions d’euros pour l’égalité femmes-hommes (ministère délégué chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes). En 2020, ces belles annonces paraissent lointaines voire irréelles tant le remaniement gouvernemental s’éloigne de cette volonté initiale d’égalité et piétinent la lutte féministe.


Le remaniement, un message néfaste pour les victimes de violences

Au sortir du confinement, avec une côte de popularité en berne, et un échec cuisant de la République En Marche (LREM) aux élections municipales, le Président de la République a souhaité insuffler un nouveau souffle à son quinquennat. Pour ce faire, un remaniement ministériel a eu lieu. Le « Monsieur déconfinement », Jean Castex, alors grand inconnu du public, est devenu Premier Ministre. À ses côtés, Gérald Darmanin, visé par une information judiciaire pour viol et trafic d’influence par deux femmes, est promu ministre de l’Intérieur. Éric Dupont-Moretti, avocat tristement connu pour ses nombreuses prises de parole antiféministes, est, quant à lui, nommé ministre de la Justice et garde des Sceaux.



"Ces nominations sont une formidable claque qu’Emmanuel Macron lance au visage de toutes celles et ceux qui se sont mobilisés contre les violences sexuelles et sexistes" a réagi sur Twitter Laurence Rossignol, ancienne ministre déléguée aux droits des femmes et présidente de l’Assemblée des Femmes. Effectivement, ces deux ministères sont des institutions clés dans l’accueil et l’accompagnement des femmes victimes de violences. Sachant qu’aujourd’hui 1% des violeurs sont condamnés, 76% des plaintes pour viols sont classées sans suite, 82% des victimes de viol ont déclaré avoir été mal accueillies lors de leur dépôt de plainte (Osez Le Féminisme) et que les condamnations pour viol ont diminué de 40% au cours de la dernière décennie (ministère de la Justice). Ces nominations signalent aux femmes qu’elles ne peuvent pas faire confiance ni à la police ni à la justice, ce qui ne les pousse pas à porter plainte. Les agresseurs restent donc impunis et le cercle vicieux se renforce.

Par ailleurs, le Président de la République a souvent exprimé l’importance de l’« irréprochabilité » des élu·es. Nombre de ministres et parlementaires de la majorité ont d’ailleurs dû démissionner après leurs mises en cause dans diverses affaires (François de Rugy, François Bayrou, Richard Ferrand…). Le maintien de M. Darmanin au gouvernement instaure alors une échelle plus que douteuse des comportements jugés acceptables ou non de la part d’un·e élu·e. Le détournement de fonds publics ce n’est pas acceptable, le viol, en revanche, on s’en accommode.



Le maintien du statu-quo et de la domination masculine

La réaction de l’exécutif face à la contestation engendrée par le remaniement est également très révélatrice. Interrogé à propos de la nomination de M. Darmanin lors d’une interview télévisée en juillet, le chef de l’État a expliqué avoir eu une conversation « d’homme à homme » avec Gérald Darmanin, il a rappelé le lien de confiance qui existait entre lui et le ministre et défendu sa promotion. Les mots prononcés par M. Macron transmettent une violence symbolique inouïe envers les femmes et minorités de genre. Théorisée par Pierre Bourdieu, père fondateur de la sociologie, la violence symbolique est un processus de soumission - sans contrainte physique - visant à légitimer la hiérarchie sociale aux yeux des dominé·es et assoir le statut des dominant·es. Les dominé·es se voient assigner un statut d’infériorité en étant invisibilisé·es ou stigmatisé·es, ce qui entraine des situations dévalorisantes pour les dominé·es. Ils et elles intègrent alors un sentiment d’insignifiance, ce qui valide les représentations mentales des dominant·es et renforce la hiérarchie sociale. Dans le cas présent, en occultant complètement les revendications portées par les féministes dans cette « affaire », et en soulignant que l’important est la relation privilégiée qu’il entretient avec M. Darmanin, le Président de la République silence la colère des féministes, les renvoie à une position de citoyen·nes de « seconde zone » dont l’avis importe peu. Éric Dupont-Moretti, se déclarant féministe au journal télévisé de France 2, ajouta ensuite, entre autres, « le féminisme, c’est une très grande cause, mais il est dévoyé quand il est excessif. », preuve de la même violence. En substance, il dit aux militant·es concerné·es qu’elles et ils ne savent pas militer correctement et doivent « rester à leur place ».



La grande imposture du quinquennat

Pour éviter de noyer les lecteur·ices sous les informations, cet article ne s’est concentré que sur la signification et le symbolisme du remaniement pour le féminisme. Au niveau des actions concrètes, le gouvernement manque aussi à l’appel. Par exemple, pendant le confinement, le numéro 3919 d’aide aux victimes de violences conjugales a temporairement été suspendu alors que les violences, elles, ont explosé. Un autre exemple concerne les associations offrant des hébergements d’urgence qui ont constaté, en 2019, une hausse du nombre de femmes les contactant de 30 à 50%, et n’ont pas pu obtenir de moyens supplémentaires lors du Grenelle contre les violences conjugales (France Culture).

Finalement, la grande cause du quinquennat n’en est pas une. C’est, au mieux, un peu de poudre aux yeux car après tout « les promesses n’engagent que celles et ceux qui les croient » ou, au pire, une vaste imposture. Et le « monde d’après » ressemble très fort à celui d’avant. Marshall McLunhan, philosophe des médias écrit « le médium est le message ». Cette phrase signifie que le canal de communication d’un message est plus important que le message en lui-même et c’est cela qui impacte les personnes recevant le message. Ici, le Président se positionnant comme le fer de lance de l’égalité femmes-hommes est le canal de communication. C’est ce qui a donné aux féministes des raisons d’espérer et qui aujourd’hui les atterre au vu des discours tenus.

Lectrices, lecteurs, vous l’aurez compris, l’égalité de genre a encore du chemin à parcourir en France alors si vous le voulez et le pouvez, participez à votre manière pour faire avancer la cause et pour que l’égalité femmes-hommes devienne une réalité.



Justine Moynat, Alumni 2019 et fondatrice du Canari

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