Edouard Louis : Portrait d’un écrivain contemporain marqué par un milieu rural figé

lors qu’une partie de la société porte un regard critique sur le patriarcat qu’elle juge archaïque via tous types de revendications, Eddy Bellegueule, alias Edouard Louis, nous dresse dans son œuvre littéraire un portrait terrifiant de réalisme d’un monde ouvrier en marge.

Originaire de Picardie, Edouard Louis grandit dans une commune d’un millier d’habitants au sein d’une famille qui lui est étrangère. Sa sensibilité fait de lui la victime d’une mise à l’écart qu’il subira tout au long de sa jeunesse. Il endossera le rôle du gamin ‘différent’ bien qu’intelligent. Diplômé de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, il vit aujourd’hui une ascension en tant qu’écrivain à Paris.

« Mais d’abord, on ne pense pas spontanément à la fuite parce qu’on ignore qu'il existe un ailleurs. On ne sait pas que la fuite est une possibilité. On essaye dans un premier temps d’être comme les autres, et j’ai essayé d’être comme tout le monde »

Son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule, dresse l’autobiographie d’un jeune homme victime des incompréhensions du milieu rural ouvrier. Sous-représenté dans la littérature, ce monde subit un constat criant de réalité par un mode d’écriture simple et brut. Son application à refuser de devenir ce qu’il est, ses expériences de violences, sa tentative d’être « comme les autres », sont des expressions captivantes de son sentiment de non-appartenance. Mais les autressont-ils une bonne représentation du normal? C’est ce qu’il réalisera lors de son arrivée au lycée d’Amiens et confirmera durant ses premiers pas dans le monde étudiant à l’Université de Picardie. Ce qui fait la différence chez Edouard Louis, c’est la transparence dans sa narration, qui fait de lui un acteur et non pas uniquement une victime de son histoire. Son enfance est teintée de comportements qui ne l’excluent pas totalement de son milieu, faisant de lui un bien meilleur témoin. Il en est de même pour son second témoignage Histoire de la violence,qui nait d’un évènement d’une violence extrême vécue par l’auteur. C’est dans cette œuvre, dont le style est assez différent de son premier roman, qu’il évoquera beaucoup le soutien essentiel de ses deux amis et confrères: Geoffroy de Lagasnerie et Didier Eribon (Retour à Reims, 2009).

Son premier ouvrage témoigne d’un univers dans lequel la reproduction sociale est certaine, où étudier est un choix « de pédé », où le seul moyen de s’accomplir en tant qu’homme est de refuser toute expression d’une quelconque vulnérabilité. Son troisième ouvrage, Qui a tué mon père,cherche à identifier les causes de ces inégalités persistantes et de ce mode de vie en rejet absolu de quelconque forme de culture bourgeoise. Il met en cause les responsables politiques, inconscients de l’impact des décisions sur les plus démunis. Elles semblent anodines pour certains mais sont terribles pour d’autres. Il s’adresse directement à un père qu’il pardonne d’une certaine manière, en lui adressant un rôle de victime d’un système politique persécutif.

« Il me semble souvent que je t’aime »

On attribuera à Edouard Louis une vision trop manichéenne. Selon ses dires, il faudrait tendre vers une éducation bourgeoise pour s’en sortir car oui, le but est de s’en sortir. Son constat très drastique ne laisse que très peu de chance à son milieu d’origine. « Pour en finir vraimentavec Eddy Bellegueule (…) il ne sert à rien de chercher à éradiquer tout ce qu’il y a en soi de populaire ni simplement de donner à voir aux bien-pensants la réalité des violences et des haines, il faut en combattre les racines » (David Belliard dans Libération). Nous pouvons en tout cas assurément saluer le courage de l’écrivain au vu de son histoire, car son accès aux milieux parisiens et aux maisons d’édition lui a permis d’être une voix pour le milieu ouvrier.

Dans son choix de nouveau patronyme, Edouard Louis rend hommage au personnage principal de Juste la fin du monde de Xavier Dolan, Louis, dramaturge homosexuel souffrant d’une terrible solitude face à une famille incapable de la moindre forme d’écoute. Eddy, considéré comme un surnom aux yeux de ses camarades de lycée, a été abandonné définitivement pour Edouard. Il eut pourtant pu partager ce prénom avec une étoile montante de la chanson française, Eddy de Pretto, défendant des intérêts plutôt communs.

Nous ne sommes pas au bout de nos surprises avec ce Normalien de 25 ans. Son histoire a déjà inspiré un film, Marvin ou la belle éducation, sorti en 2018. Selon Edouard Louis, ce film ne reste qu’une inspiration de sa vie et non pas une adaptation de son autobiographie.

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