En plein coeur du soulèvement chilien


Depuis le 25 juillet je me trouve au Chili, où j’effectue mon semestre à l’étranger grâce à ESPOL. Cet échange m’a réellement ouvert les yeux sur la chance que nous avons d'être des citoyens français et européens concernant l'éducation, la santé, les pouvoirs publics etc. Le français se plaint beaucoup,

mais voyager dans le monde, et dans mon cas en Amérique Latine, vous fait perdre cette mauvaise habitude.

Le Chili est un pays magnifique. Du désert d’Atacama au nord jusqu'à la Patagonie Chilienne au Sud, en passant par l'île de pâques (Rapa Nui) et l'Antarctique Chilienne, ce pays vous offre des paysages fantastiques. Et ces derniers vont du plus aride au plus glacial. Bien qu'étant stéréotypés par les autres Latinos comme des personnes timides et renfermées, tous les chiliens que j’ai rencontré ont été adorables et d’une très grande gentillesse. Je n’ai jamais été critiquée ici. Les gens sont fascinés par les européens et dès qu’une européenne dit “weon” à la fin de ses phrases, elle est tout de suite acceptée !


Cependant, comme vous avez pu le voir aux infos, le pays est actuellement à feu et à sang. Plus précisément à Santiago, la capitale, où vivent plus ou moins 7 millions d’habitants. Personnellement, j’ai eu beaucoup de chance car je suis partie le jeudi 17 octobre en bus pour visiter des amis en Patagonie du

sud, en Argentine. Et c’est précisément le vendredi 18 que tout a explosé. Ne pouvant pas retourner à Santiago car tous les transports étaient annulés et l’université fermée, je suis donc partie à Buenos Aires pour quelques jours. J’ai donc suivi ce qu’il se passait par l’intermédiaire de mes amis et de mes colocs étant à Santiago. Entre toque de queda (couvre-feux) et policiers qui tirent à balles réelles, les chiliens ont eu l’impression de revivre l’horreur de Pinochet. En effet, depuis la dictature, les militaires n’avaient pas été envoyés dans les rues. Le mardi 22 octobre, le président chilien tenta de proposer des mesures sociales à faire voter au Parlement. Avec pour objectif de calmer la colère de ses habitants, le résultat eu l’effet inverse car ces dernières ne répondaient pas du tout aux demandes de la population. Le mercredi 24 octobre, grève générale dans le pays : syndicats, étudiants, travailleurs et professeurs.


Le vendredi 25 octobre restera une journée mémorable dans l’histoire du Chili, plus d’un million de personnes se sont réunies pour manifester selon les organisateurs, 820.000 selon la police. Une manifestation historique contre les inégalités sociales afin de faire pression aux dirigeants du pays. A mon retour à Santiago le 29 octobre, je n’ai pas reconnu la ville. J’ai pris un taxi à 00h, à mon arrivée à l'aéroport, nous sommes passés par Plaza Italia, endroit clé des protestations, qui se trouve à 500m de chez moi. Je n’ai jamais vu autant de graffitis et de pavés retournés, il était difficile de rouler en voiture. On aurait vraiment dit Gotham. Toutefois, il n’y avait plus le toque de queda, l’état d’urgence avait été levé, la vie devait reprendre peu à peu sa normalité... Sauf que les manifestations n’ont pas cessé et la normalité n’est jamais revenue.


En effet, aujourd’hui encore, il n’y a plus de quotidien à proprement parler, on peut vivre à la fois très normalement et puis tout à coup la violence explose de nouveau. Le dimanche 3 novembre, j’ai voulu voir de loin ce qu’il se passait sur cette fameuse place Baquedano. Je n’ai pas été déçue, j’ai dû courir pour ma vie, fuyant les tanks de la police/armée. Ces derniers jetaient de l’eau et de la lacrymogène sur des jeunes, manifestant pacifiquement en vélos. Ayant été à moins d’un mètre d’un tank, nous avons décidé avec mon amie de repartir vers chez moi, ne voulant pas nous attirer des ennuis.


A 500m de cet état de guerre, sans exagérer, les gens faisaient leurs courses, marchaient tranquillement. Alors qu’à quelques rues de là, des centaines de personnes couraient, masques sur le visage ou simple bout de tissu pour se protéger du gaz. Tous les supermarchés et mall ferment à 18h et non 23h. Il y a des queues de plusieurs centaines de mètres pour prendre le bus, la moitié des métros sont fermés. J’entame la troisième semaine de fermeture de mon université. J’ai assisté à des assemblées d’étudiants pour parler de nos ressentis le mardi 5 novembre, et en un rien de temps il a fallu évacuer l’université car d’autres étudiants d’une autre université étaient en train de manifester et se faisaient violemment tirer dessus par les policiers.


Mais ce qui est vraiment important à comprendre est le déclencheur de ces émeutes. Ce fut l’augmentation du prix du ticket de métro (de 30 pesos soit 0,4€), pour la deuxième fois en 2019. Il faut noter que près de 3 millions de personnes utilisent le métro quotidiennement à Santiago, c’est un des transports les mieux développés d'Amérique Latine, reliant toute la ville et les banlieues aux alentours mais aussi un des transports les plus chers. Cela peut paraître futile pour un Européen de faire autant de dégâts pour une petite augmentation du ticket de métro. On estime à plus de 300 millions de dollars les dégâts réalisés dans les métros.


Le président Piñera est milliardaire et gagne le salaire le plus élevé qu’un président puisse toucher au monde alors que le Chili est le quinzième pays le plus inégal du monde, avant le Zimbabwe. Le salaire minimum est de 364€ et le salaire moyen de 620.28€. Le Chili a pendant longtemps basé son économie

principalement sur l’exportation de cuivre mais depuis la crise de ce minéral en 2015, le pays a du mal à se relever économiquement.


Quand vous demandez à un Chilien ce qu’il pense de la situation dans son pays il va vous répondre qu’enfin le peuple s’est réveillé et arrête de se faire marcher dessus par la politique et l’armée corrompues. Et d’une constitution qui n’a pas changé depuis la dictature. Toutefois, l’avis est partagé quant à l’usage de la violence du côté des manifestants. Ce que la télé nous montre, sont pour la plupart mensonges sur mensonges. J’ai vu une vidéo de policiers en train de voler des télévisions et les mettre dans leur voiture de police, cependant il s’avère que des civils auraient aussi volé des uniformes et des voitures de police afin de commettre des délits en leur nom et énerver encore plus les manifestants. C’est ce qu’il se passe quand un pays est en guerre civile.



La population s’est soulevée contre l’armée et l’Etat. Sauf que ce dernier gère extrêmement mal la situation, répond avec violence et non avec dialogue. Par exemple, le président a affirmé avoir retiré les militaires de la rue mais des rumeurs courent comme quoi ils auraient simplement changé d’uniforme. Le gouvernement croit que la population va se lasser peu à peu. Or ce n’est pas prêt d’arriver.


C’est aux représentants du pays de montrer l’exemple et non de donner l’ordre de tirer sur ses propres habitants. J’ai vu des jeunes suppliant aux militaires d’arrêter de tirer, leur disant que eux aussi sont chiliens. Mais j’ai aussi vu des policiers jouant dans les manifestations avec les civils, sourire aux lèvres. La frontière avec l’usage de la violence est-elle si fine ? L'État d’urgence est-il réellement un Etat de droit ? Qu’est-ce que l’usage légitime de la violence ? Car je n’ai vu aucune légitimité ces dernières semaines. Bien entendu qu’il y a également des personnes violentes dans les civils, comme il y en a eu dans les gilets jaunes en France, des casseurs. Mais comme l’a dit un ami chilien: “si ces jeunes ont connu que la violence et la pauvreté toute leur vie, comment peuvent-ils répondre autrement?”. Lors des assemblées générales entre étudiants et professeurs, nombre d’entres eux ont souligné le fait que leurs politiciens n’ont aucune idée du mal-être que ressent leur population du fait de leur haut statut social. Un étudiant a souligné qu’il était incapable de faire confiance à un député qui n’est même pas en mesure de savoir comment prendre les transports en communs.


Enfin, je tiens à préciser que je porte un regard étranger sur tout ce qu’il se passe et n’entend pas comprendre à 100% ce que ressentent et vivent ces personnes qui manifestent. Je veux juste montrer qu’en 2019, à n’importe quel moment un pays peut se retourner. Ce fut le cas de l’Ukraine en 2014. Aujourd’hui c’est l’Amérique Latine qui se soulève (Équateur, Bolivie, Venezuela, Chili etc.). En espérant que cette situation va s’arranger en faveur du peuple chilien et que nous Européens, nous nous rendions compte de la chance que nous avons.


Clara Didier

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