Focus sur l'actualité libanaise


Jeudi 14 octobre 2021 à Beyrouth, des manifestations contre l’enquête sur l’explosion du port de la ville ont fait au moins six morts et des dizaines de blessés. Il règne au Liban un profond sentiment de chaos. Pour tenter de comprendre la situation actuelle, faisons un retour en arrière afin d’appréhender la réalité historique du pays.



Contexte historique

Le Liban, d’abord romain puis byzantin, fut ensuite conquis par l’islam au milieu du VIIème siècle puis devint le siège d’un royaume chrétien durant les croisades, avant de repasser sous l’autorité de l’islam à la fin du XIIIème siècle. Ce pays est, par cette histoire plurielle, constitué d’une myriade de communautés religieuses.

En 1860 suite au massacre d’une partie de la communauté chrétienne du pays - alors sous la tutelle de l’Empire Ottoman - un corps expéditionnaire français débarque et entend faire prévaloir les droits internationaux. Cette politique se solde en 1861 par l’autonomie du « Mont Liban » au sein de l’Empire Ottoman. Pendant la 1ère guerre mondiale, le traité d’alliance entre l’Allemagne et l’Empire Ottoman entraîne le Liban dans la guerre, marquant ainsi la fin de son autonomie.

A la fin du conflit, la Société des Nations confie aux Alliés les territoires de l’ancien Empire Ottoman qui venait tout juste de s’effondrer et de se morceler. Ce mandat doit permettre à ces pays d’être gérés par une autorité étrangère, jusqu’à ce qu’ils deviennent politiquement capables. Ainsi, la France se voit administrer le Liban qui, par la mise en place d’une Constitution, devient en 1926 une République Parlementaire. Le pays se dote progressivement d’administrations publiques avant de proclamer en 1941 son indépendance, qui devient effective en 1945. Le Liban est donc un pays plus que récent.


Poursuivons notre parcours en expliquant les dynamiques dans le pays depuis l’indépendance. Après le départ des troupes françaises, un système parlementaire inédit dit « confessionnaliste » se met en place, instaurant un partage des pouvoirs entre les différentes communautés. On parle de « pacte national » : chaque poste de l’administration est réservé à telle ou telle religion. Si ce fonctionnement empêchait un homme ou une communauté de prendre le pouvoir, il a créé un système oligarchique où les politiques issus des grands groupes confessionnalistes étaient systématiquement élus. Le sentiment d’adhésion à l’Etat fut aussi toujours dominé par l’appartenance religieuse ou culturelle. Les tensions communautaires étaient donc fortes, d’autant plus que la Constitution donnait davantage de pouvoir aux chrétiens de par les postes qui leurs étaient attribués.

Aussi, les guerres successives du conflit israélo-palestinien ; marquant l’arrivée massive de réfugiés palestiniens au Liban ; ont bousculé le fragile équilibre chrétien/musulman. L’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) s’établit au Liban en 1975 et, tout en dirigeant depuis le pays des attaques contre Israël, apporte son soutien aux musulmans libanais en les armant. Face à cette coalition, les chrétiens s’arment à leurs tours, ce qui aboutira à une guerre civile qui dura 15 années (1975-1990) et qui fera entre 130 000 et 250 000 morts.


Au terme de cette guerre, les chefs des différentes factions religieuses devinrent dirigeants politiques et fondèrent un système à caractères mafieux et agressif, par l’implication du Hezbollah (branche armée du parti chiite). Ces dirigeants ont profité des programmes de reconstruction économique et des aides financières étrangères pour s’enrichir personnellement. Des sommes d’argent colossales ont ainsi été détournées au profit d’une clientèle communautaire et dans l’intérêt personnel de ces apprentis politiques. Autrefois appelé la « Suisse du Proche-Orient » pour ses montagnes, les banques du Liban ont rapidement épousé cette périphrase. Aujourd’hui, la corruption constitue le fondement même du gouvernement et explique en partie la dérive – pour ne pas dire le naufrage – de l’Etat libanais.



La crise économique

Le pays fait face à l’une des pires crises économiques au monde depuis 1850, estime la Banque Mondiale. La corruption de tout le système, la déliquescence de l’Etat et de ses dirigeants ainsi que l’incapacité des forces politiques à constituer un gouvernement et à réagir, expliquent pour partie cet effondrement économique. La crise du covid-19 et les conséquences de l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth sont venues assombrir ce sombre tableau. En effet, le 4 aout 2020 une double explosion dans le port de Beyrouth ravage une partie de la capitale libanaise. A l’origine de cette déflagration : une cargaison de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium. Le pays plonge alors dans une situation apocalyptique faisant disparaître les dollars et s’effondrer la monnaie nationale. Car il faut bien comprendre que dans le pays, la livre libanaise est liée au dollar et tout ou presque a été importé et payé en dollars. Depuis la création de la livre libanaise le taux officiel est : 1$ = 1500 LL ; aujourd’hui 1$ = 20 000 LL (soit une inflation de 1200% en l’espace d’un an). Plus rien ne contrôle la chute de la livre libanaise. Même les plus riches ne s’en sortent pas : les comptes bancaires en dollars ont été bloqués pour ne pas aggraver la fuite des dollars tandis que les comptes bancaires en livre libanaise ne valent plus rien à l'heure d'aujourd’hui. Comptez désormais 35 000 LL pour un McChicken (quand il y en a) soit environ 20€, contre 5 000 LL (3€ en 2020).


Les pénuries d’essence, la surcharge des hôpitaux et les coupures d’électricité accablent la population qui explique que « même pendant la guerre civile, la vie était meilleure ». Plus de la moitié des Libanais vivent en dessous du seuil de pauvreté national. Ils sont à bout de souffle et ne demandent qu’une chose : des réponses. Car, depuis le cataclysme de l’explosion au port de Beyrouth, les responsabilités n’ont pas été établies et les circonstances exactes ne sont toujours pas élucidées.


Crédit Photo : Anwar Amro / AFP



Une enquête entravée : un appel aux manifestations

En effet, l’enquête sur l’explosion ; confiée au juge Tarek Bitar ; patine. Il faut dire que les politiciens tentent par tous les moyens d’entraver le travail du juge.

« La classe dirigeante est unie dans sa volonté de voir l'enquête abandonnée, et elle fera tout son possible pour la faire échouer», explique Lina Khatib, directrice du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord au think-tank Chatham House. Le Hezbollah et le mouvement chiite Amal sont soupçonnés de ne pas être étranger à la présence des substances explosives sur le port de Beyrouth et donc d’avoir une grande part de responsabilité. Le député chiite Ali Hassan Khalil a notamment été convoqué par le juge Bitar. Se sentant menacés, les représentants chiites ont appelé la semaine dernière à des manifestations contre l’enquête, qui les viserait à tort. En septembre dernier déjà, le juge avait reçu des menaces directes de la part du Hezbollah.

La manifestation a commencé dans le calme jeudi 14 octobre 2021 au matin devant le palais de Justice, situé dans le quartier chrétien. Dans les rangs, on ne dénombrait qu’une centaine de partisans seulement. Mais rapidement, la protestation a dégénéré : des combats au lance-roquettes et à l’arme automatique se sont succédés.

Dans le cortège, c’est le discours victimaire qui ressortait : « Pourquoi tente-t-on de nous effacer de ce pays ? C'est clair que le juge suit l'agenda de l'ambassade américaine, c'est connu, et un jour la vérité éclatera » explique l’un des manifestants. Des haut-parleurs avaient été placés sur des pick-ups pour retransmettre des extraits de chants à la gloire du parti islamiste. Des pancartes à l’effigie du juge et de l’ambassadrice américaine Dorothy Shea ont aussi été brûlées et piétinées. Selon le Hezbollah, des hommes armés des forces chrétiennes auraient pris pour cible le rassemblement depuis les immeubles alentour. Rappelons que pour la communauté chrétienne, l’explosion du port était une attaque organisée par le Hezbollah et dirigée contre eux. La répression des chiites suite à ces présumés tirs a été encore plus sanglante. Ainsi, ces affrontements d’une rare intensité ont obligé l’armée à se déployer pour sécuriser les rues. Au moins six morts et une trentaine de blessés sont à déplorer.


Cet évènement fait ressurgir le spectre d’une nouvelle guerre civile et d’une reprise des violences confessionnelles.

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