Intervention de Jean-Michel Fauvergue, ex-patron du RAID et aujourd’hui député

Arthur Corman démarre cette conférence espolienne avec un ton grave et solennel : « La tuerie de Charlie Hebdo, la prise d’otage à l’Hyper Cacher porte de Vincennes en janvier 2015, les attentats du 13 novembre à Paris quelques mois plus tard, l’opération de St Denis, l’assassinat du couple de policier à Magnanville en juin 2016, l’attaque au Camion Bélier sur la promenade des anglais à Nice le 14 juillet, l’attentat du Père Hamel seulement 12 jours plus tard, jamais auparavant, un ancien chef de la police d’élite n’aura dû faire face à autant d’attaques terroristes sur le territoire national.

Rien ne prédestinait cet officier de la paix diplômé en 1978 et devenu commissaire en 1986 à cette carrière hors du commun. Nommé directeur de la sécurité publique en Nouvelle Calédonie, puis en Guyane, il exerce plusieurs missions en Afrique avant de revenir en métropole afin de diriger l’office pour les répressions du trafic des migrants irréguliers et la police aux frontières. Passionné d’arts martiaux et plus généralement de sport de combat, il a passé presque 40 ans dans la police nationale avant de conseiller le candidat Macron sur les questions de sécurité. Élu député de Seine et Marne aux élections législatives, il est membre de la prestigieuse commission des lois, préside le groupe de travail Sécurité, auteur aussi de la récente mission parlementaire sur le rapprochement des forces de sécurité publiques et privés et évidemment élu local sur sa circonscription.

Mesdames et Messieurs je vous prie d’accueillir et d’applaudir M. Jean-Michel FAUVERGUE. »

Tout au long de la conférence, M. Fauvergne s’est attardé sur des moments de sa vie ainsi que des problématiques qu’il a rencontrées autant dans son métier de commandant du RAID que dans sa nouvelle mission parlementaire.

Tout d’abord le RAID en lui-même.

Les missions du RAID se comptent au nombre de trois.

Les premières correspondent aux interventions relatives à des prises d’otages. Il y en a 60 à 80 par ans où dans 90% des cas les forcenés sont des hommes. Le mode opératoire est l’envoi d’une équipe de négociation sans armes létales afin de récupérer le ou les forcené(s) vivants. Deux types d’assauts sont possible : le différé ou le réversible. Dans l’un ou l’autre le but est de négocier. Si cela ne fonctionne pas, il faut que l’équipe d’assaut attaque sans blesser puis retourne à nouveau au processus de négociations s’il le faut.

Les secondes missions sont les interpellations du matin sur la criminalité dangereuse et violente pour le compte d’enquêteurs et d’investigateurs d’autres groupes. Elles sont au nombre de 400 par an et en 2016, 185 interpellations ont conduit à des arrestations de terroristes.

Les troisièmes types de missions constituent les interventions sur des individus radicalisés. Pour ce type de forcenés, M. Fauvergue parle de « schizophrènes », de personnes malades mentalement avec qui il est possible de raisonner lors des négociations.

Il aborda ensuite le cas de Mohammed Merah et l’an zéro

Un extrait audiovisuel nous est présenté qui retrace la négociation du RAID avec Mohammed Merah, une semaine avant l’élection présidentielle de 2012. On entend un jeune homme assez perturbé, qui ne sait pas tellement au début s’il veut se rendre pour au final rester retranché dans son appartement et mourir pour sa cause. Il a commencé par tuer des cibles dont l’opinion publique ressent une opinion particulière qui sont les militaires et un parent d’élève juif ainsi que trois petites filles juives. Tout cela en se filmant, à Toulouse. Il se retrancha ensuite chez lui où le RAID l’encercle par la suite. Après 20 heures de négociations en vain il va sortir en chargeant les policiers sans que personne ne s’y attende.

M. Fauvergue nous explique alors que c’est l’an zéro de ce type d’individu. Son mode opérationnel et son but ultime est de mourir pour rejoindre le paradis d’Allah et tuer des personnes valeureuses qui constituent le RAID.

Ainsi sur ce type d’individu radicalisé la donne change. L’évolution de la menace a obligé le RAID à réaliser une intervention différente et à la faire évoluer. Quatorze mois après, lorsque M. Fauvergue reprend la direction du RAID, le débriefing de l’intervention Merah n’est toujours pas terminé.

Se décide alors ne plus négocier et de changer la prise de contact. Désormais la réversibilité est transformée en non réversibilité. Afin de mettre en œuvre cette nouvelle technique d’approche il faut alors convaincre le supérieur qui est également le décideur, ce qu’a réussi l’ancien chef du RAID. A l’époque, il s’agissait de Bernard Cazeneuve.

La colonne d’assaut et sa composition.

C’est sur une anecdote que Mr Fauvergue enchaîne son récit. La colonne d’assaut d’origine du RAID était de 17 véhicules dont un véhicule comportant des matériaux pour des situations « au cas où » comme du matériel anti-nucléaire. Or ce véhicule ne roulait pas à plus de 30km/h et cela retardait toute la colonne d’assaut qui devait l’attendre. M. Fauvergue a alors primé l’efficacité et réduit les véhicules au nombre de huit. C’est ce genre de petits changements qui ont permis au RAID de gagner en efficacité.

« Un management de cœur pour un commandement de guerre ».

Le slogan clé qui encadre le RAID est « un management de cœur pour un commandement de guerre ». Le management de cœur correspond au moment qui précède une crise reposant sur des préceptes intangibles où il faut préparer son équipe en étant honnête et transparent. Pour M. Fauvergue, l’honnêteté et la transparence à ce moment-là était d’expliquer à ses hommes que la mission n’est plus de se protéger eux-mêmes mais de sauver le plus d’otages. La confiance est alors un point clé de ce management de cœur. Le commandement de guerre correspond alors à la période de crise où les agents ont été préparés auparavant.

Le malaise policier actuel.

Posant le doigt sur une touche d’actualité, il nous témoigne que les policiers ont perdu le sens de leur job actuellement. Il y a une différence entre la mission et la tâche dans un métier en général. Ici la mission des membres du RAID, qui eux-mêmes n’avaient pas compris selon M. Fauvergue sa vraie signification, est de sauver des vies.

Les qualités d’un chef.

Essayant de mêler à la fois son expérience professionnelle et personnelle à tous types de métiers, il nous expliqua les trois qualités que doit posséder tout type de chef. Ces qualités sont : empathie, exemplarité, responsabilité. Sur ce point il rajoute qu’il faut également être créateur d’ambiance et tirer des enseignements passés (cela se nomme RETEX dans le langage policier qui veut dire retour d’expérience).

L’intelligence ne donne pas ad hoc le pouvoir de prendre des décisions. En effet, en nous le faisant comprendre implicitement, les grandes écoles d’aujourd’hui qui se vantent à former « les élites de demain » ne forment pas les étudiants à être capable de prendre des décisions, nous citant comme exemple caractéristique Gamlin lors de la première guerre mondiale. C’est en formant sa propre personnalité par les trois qualités citées plus haut que l’on peut réussir.

Le temps des questions (liste non exhaustive) :

  • Que pensez-vous du rôle des journalistes et leur rapport au RAID ? Il me semble qu’ils se concentrent trop et seulement sur l’armement de masse sans livrer un travail très approfondi.

  • Comment vivez-vous un lendemain d’intervention comme celle du Bataclan ? Comment réussi-t-on à rester humain ? Il existe un suivi psychologique pour ceux qui ont du mal. Mais dans la situation dans laquelle j’étais, il y avait tellement d’attaques terroristes et d’interventions que comme on est constamment dans l’action il n’y a pas le temps de penser à tout cela. Cependant, après, tout retombe quand la crise s’arrête.

  • J’ai deux questions.Etes-vous pour la peine de mort ? Et vous parliez d’un malaise policier quant au fait notamment que les français aiment de moins en moins leurs flics, n’est-ce pas mérité ? sachant qu’ils interviennent parfois pour un rien comme nous faire chier parce que l’on fume un joint. Alors tout d’abord pour votre première question je pense que le débat est clos. Non mais vous disiez que dorénavant il n’y avait plus de négociation avec les terroristes, donc cela est un équivalent ? *murmures d’indignations dans la salle*. Comme je l’ai dit le débat est clos sur ce sujet. Pour la seconde question je vais vous décrire une journée type d’un policier. Le matin il va être abordé par une vieille dame sur la baisse de sa retraite car étant le représentant de l’Etat lui aussi reçoit les plaintes. Ensuite encore une fois en allant à la boulangerie il sera interpellé sur ce type de sujet. Puis dans la matinée il sera assigné aux PV et l’après-midi envoyé en intervention sur un accident routier. Et puis le soir on l’appel sur une intervention terroriste où il mettra sa vie en péril pour sauver les citoyens français. Quel autre métier fait cela ? Tu es capable de faire cela toi ? *applaudissements*

  • Est-il déjà arrivé qu’un de vos agents, négociateur ou autre, refuse d’opérer sur une mission ? Que se passe-t-il dans cette situation ? Non cela n’est jamais arrivé, si jamais cela devait arriver alors la personne serait écartée de la mission et remplacée.

  • Pourquoi vous êtes-vous lancé dans la politique ? C’est après une rencontre en tête à tête avec Mr Macron, étant arrivé à la fin de mon parcours, que j’ai décidé de travailler sur son programme de sécurité et de police sécuritaire. Je me suis engagé derrière un leader pour ensuite devenir député.

  • Avez-vous le sentiment d’avoir la même puissance d’intervention que vous aviez au RAID maintenant que vous être à l’hémicycle ? J’essaye de me donner le pouvoir de changer les choses, moins que ce que je souhaiterai car je possède des idées déterminées sur la police. J’ai même interpellé notre ministre. Mais la qualité première d’un politicien est la patience. J’ai également travaillé dans le cadre d’une mission parlementaire sur la réflexion à comment mieux faire fonctionner la relation police-gendarmerie, la police municipale et le service privé de sécurité. Je suis également en train créer les prémices d’une application comme Waze. Je m’explique. Cette application est là pour réaliser de la coopération routière lors d’accidents notamment, de radars et autre. Et bien je souhaiterai créer une application similaire sur l’ensemble de la criminalité nationale. Créant de la coopération entre les citoyens sur les crimes qui se déroulent sous leurs yeux.

  • Que pensez-vous du rôle des femmes dans le RAID et dans le milieu policier, car souvent l’argument de la force physique est délivré ? Selon moi, le RAID serait l’endroit idéal pour une femme de travailler. Personne n’est isolé dans une colonne d’assaut. J’ai personnellement recruté 2 snipers femmes, or pour des raisons personnelles et à cause de la lourdeur de l’équipement, elles ont dû partir. C’est un réel échec là-dessus et peut-être que lorsque nous trouverons un bon matériel plus léger alors cela pourra marcher.

  • Que pensez-vous de l’hypothèse du désarmement des policiers et de l’armement des civils dans un second temps ? Je suis contre l’armement des civils car cela ne fait pas partie de la tradition française. Désarmer les policiers sur certaines missions lorsqu’ils ne sont pas en contact avec la voie publique, pourquoi pas, mais nous n’avons pas cette tradition en France. A Londres dernièrement des équipes de réponses rapides armées ont été postées, amenées à intervenir rapidement. Le policier et le gendarme sont là pour utiliser la violence légale pour se défendre eux-mêmes et défendre la population, car le seul moyen d’arrêter un tueur de masse c’est de lui tirer dessus.

  • Que pensez-vous de la loi pour mettre des policiers dans des établissements scolaires ? Tout d’abord ce n’est pas une loi. Ensuite, selon moi, ce n’est pas leur place. Par contre d’y aller pour faire une conférence et parler stup, carrière, etc. oui tout à fait, sinon il y a des services de sécurité dans l’armée et des défenses passives pour surveiller ces établissements.

  • Comme vous l’avez expliqué le RAID est de plus en plus multidisciplinaire, est-ce facile de lier chaque éthique et métier pour intervenir avec la force ? C’est la richesse du RAID. Le chef toubib a apporté quelque chose de très important (Mathieu Langlois) comme le protocole de sauvetage de victimes sous le feu. Il n’est pas facile de travailler avec des personnes de tous horizons mais cela en fait sa richesse.

  • Dans le dernier reportage de France 2 vous êtes entré en gilet léger, était-ce la peur ou la confiance en votre équipe qui vous dominait à ce moment-là devant cette porte bloquée ? Tout d’abord, le premier à intervenir est un agent de gendarmerie qui a tiré sur un kamikaze et l’a fait exploser avec un de ses collègues, les deux restants se sont barricadés dans l’arrière scène, séparés par un demi palier avec des otages. La zone était divisée, le BRI au 1erétage et le RAID au rez-de-chaussée avec le but de bloquer la porte pour les empêcher de ressortir. J’étais avec ma négociatrice, deux adjoints, le chauffeur, nous étions tous en légers. Cela a permis d’aller sur la scène du bataclan et de faire monter nos hommes qui avaient 40kg sur le dos en tournant le dos à la porte. Etre dans cette position augmentait certes le risque pour nos vies mais la confiance au groupe et la nécessité de mener à bout la mission nous ont fait prendre ces mesures.

  • Futures formes de terrorisme ? Nous sommes passés d’un terrorisme de réseau (bataclan, terrasses) à un terrorisme réflexogène, où les terroristes se radicalisent directement sur place en France et passent directement à l’action. C’est difficile car vu qu’ils ne forment pas de réseaux, les services de renseignements n’ont pas assez d’infos. Rassembler des signes légers de radicalisation, nos agents dans les quartiers sensibles sont là pour ça et ils sont dangereux et mortels. Le terroriste de Nice s’est radicalisé en 4 jours et a tué 100 personnes pour moins de 2 200 euros de location de camion.

Deux recommandations :

Reportage « Histoire secrète sur l’antiterrorisme », France 2

Ouvrage sous forme d’interview de M. Fauvergue "Patron du RAID"


Clara Didier


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