Interview de M. Elyamine Settoul

Suite à l'article portant sur la conférence "L'islam dans l'armée - réalité et défis", retrouvez l'interview de son intervenant, le professeur Elyamine Settoul.


Pouvez-vous tout d’abord nous parler de votre parcours, de votre choix de spécialisation ?


J’ai d’abord fait des études de sociologie et de science politique. Après mon Master sur le Monde Musulman à Sciences Po Paris, j’ai travaillé quelques années dans le secteur social. 


J’ai ensuite obtenu un financement du Ministère de la Défense pour faire une thèse sur les militaires issus de l’immigration. Il y avait à ce moment-là une demande d’expertise sur les évolutions sociologiques possibles de l’armée. Étant spécialiste de l’immigration et de l’islam, j’ai pu obtenir une bourse pour effectuer mes recherches. Je pense qu’on choisit aussi nos sujets en fonction de notre parcours; je suis issu de l’immigration algérienne et il y a souvent une rupture de transmission dans les familles issues de l’immigration; faire des études sociologiques, historiques sur l’immigration m’a permis de mieux me connaître.


Après ma thèse, j’ai fait plusieurs CDD : à l’INED (Institut National d’Études Démographiques), à l’Institut Européen de Florence, et à l’IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire) où j’ai fait une analyse comparée sur l’engagement militaire et l’engagement djihadiste. Aujourd’hui, j’ai un poste au CNAM dans la Chaire criminologie. 


De formation, je suis donc plutôt un sociologue et un politiste, et mes thèmes de recherche sont d’un côté l’immigration, la diversité, l’islam, et de l’autre les questions de sécurité, de radicalisation et de terrorisme. C’est intéressant pour comprendre ce qui se passe, car la sociologie du djihadisme est au croisement de l'intégration, de la sécurité, etc..


Quels sont les enjeux pour un français musulman amené à partir combattre dans des pays

musulmans ? 


Il n’y a pas de soucis d’allégeance, ils sont français. À l’extérieur, certains musulmans considèrent qu’il ne faut pas intégrer l’armée française et aller se battre contre des musulmans, mais il ne faut pas tout lire sous le prisme religieux. Certains peuvent simplement considérer que la France n’a pas à s’immiscer dans les affaires de pays étrangers. Il est vrai que les armées occidentales qui vont dans le monde musulman sont rarement un vecteur de démocratisation, il y a souvent des intérêts derrière. 


Quel est le rapport à la mort qu’entretiennent les soldats français musulmans prêts à donner leur vie pour la France ? 


Historiquement, des milliers de soldats musulmans sont morts pour la France. Les premiers régiments datent de 1841. Pendant les deux guerres mondiales, beaucoup de musulmans se sont battus pour la France, sans qu’il n’y ai de problème d’allégeance, alors que dans les colonies, ils n’étaient que des sous-citoyens, des indigènes. 

Aujourd’hui, il y a plusieurs écoles, plusieurs lectures. Certains disent qu’il faut faire allégeance avant tout à son groupe religieux, c’est notamment le discours djihadiste et salafiste. D’autres disent qu’on est musulman mais aussi habitant d’un espace social particulier, et qu’on doit donc allégeance au chef. 

Ce qui pose question, c’est le fait de donner la mort à un coreligionnaire, à quelqu’un qui croît au même Dieu que soi. Cela peut poser des problèmes de conscience, tout comme les morts de civils peuvent aussi en poser.


Est-ce qu’il peut y avoir une certaine réticence au moment d’envoyer des Français musulmans se battre dans des théâtres musulmans, en Afghanistan par exemple ?


A ma connaissance non, mais parfois certains régiments posent la question. Par exemple on pourra dire à un soldat Malien qu’on comprend qu’il ne veuille pas se battre dans son pays d’origine, mais cela se fait de manière discrète. De manière générale, on projette. En s’engageant dans l’armée, on s’attend à cette possibilité donc ce n’est pas une surprise.


Il y a parfois cette crainte de l’ennemi intérieur, comme on a pu avoir avec les Allemands, ou au moment de l’affaire des fiches…


Oui exactement, avec l’Affaire des fiches au début du 20e siècle on avait peur que les officiers catholiques ne soient pas assez fidèle à la République. C’est toujours une question aujourd’hui, avec le risque qu’on refuse d’engager des jeunes de culture musulmane. Ce qui, à mon sens, n’est pas la bonne solution à long terme. On en a envoyé en Afghanistan, en Afrique, et à ma connaissance il n’y a jamais eu de soucis d’allégeance.


Vous avez beaucoup étudié la présence croissante de personnes musulmanes et issues de l’immigration dans le milieu militaire. Comment avez-vous interprété cette donnée sociologique et de quoi est-elle le reflet ?


C’est en fait une présence croissante de gens issus de minorités. C’est un phénomène qu’on a vu aux États-Unis notamment car ils font des statistiques ethniques, et on a vu que le pourcentage de minorités engagées dans l’armée américaine est bien plus important que ce qu’elles représentent dans la société. Les sociologues ont montré que l’armée était une voie d'intégration pour des jeunes qui étaient au départ relativement démunis. Si vous avez arrêté l'école en 3ème mais que vous avez des capacités sportives, vous pouvez intégrer un régiment de forces spéciales. Vous passez d’un statut de sans-grade scolaire à une forme d’élite, ce que peu de domaines professionnels permettent. On observe la même chose dans l’armée française. 


Est-ce que l’armée, en tant que voie d’intégration pour des jeunes qui se sentent délaissés et n’arrivent pas à se projeter dans l’avenir, opère une dynamique similaire à celle de la radicalisation ?


L’armée éponge pas mal de jeunes qui pourraient être récupérés par des mouvements sectaires, djihadistes. L’armée offre une identité positive, un cadre structurant, une fraternité, et on voit que beaucoup de jeunes partis rejoindre l’État Islamique recherchent la même chose. J’en ai rencontré certains qui avaient d’ailleurs tenté de rejoindre l’armée avant de partir. Mais on a aussi des jeunes qui sont passés par l’armée avant de rejoindre l’État Islamique. Est-ce que c’est politique, est-ce que c’est religieux, il faudrait creuser... Mais le rapport entre l’engagement dans l’armée et l'engagement djihadiste est intéressant à analyser. Il y a une dimension narcissique dans les deux, une recherche de prestige et d’héroïsation. Mais aussi une volonté de rejoindre une fraternité. Ce sont des jeunes qui se sentent dévalorisés, et on leur dit qu’ils vont devenir des combattants, des “quelqu’uns”.


Vous avez notamment publié “Ces grenades françaises que l’Islam radical dégoupille” en 2015 ; en expliquant que la religion ne créait pas la radicalisation, mais était plutôt un moyen pour des jeunes délaissés par la République d’exprimer leur frustration. Quelles sont les diverses positions sur ce sujet ?


Il y a une opposition entre la théorie d’Olivier Roy et celle de Gilles Kepel. Kepel parle de radicalisation de l’islam, le moteur de la radicalisation serait donc religieux. Olivier Roy, lui, parle d’islamisation de la radicalité; le moteur serait plutôt social. Pour lui, certains jeunes ont une radicalité sociale et l’habillent d’un vernis religieux.


Et la vérité se trouverait entre les deux ?


On retrouve les deux. L’idée de Kepel est probablement minoritaire en termes de nombre. Beaucoup de jeunes qui sont partis ne connaissaient rien de la religion, venaient tout juste de se convertir. Mais il y a aussi des leaders qui connaissent bien la religion et la langue arabe, et qui fascinent les autres. Les deux coexistent.


Avez-vous des lectures ou œuvres à conseiller à des étudiants intéressés par ces sujets ?


Ce que fait Fahrad Khosrokhavar est très intéressant, c’est un iranien qui a beaucoup travaillé sur les prisons et les jeunes qui se radicalisent. Sur l’islam dans l’armée, je n’ai pas encore sorti ma thèse mais il y a mes articles. Il y a aussi le livre de Christophe Bertossi et Catherine De Wenden : Les couleurs du drapeau.

En réalité, il y a peu de choses en France sur les militaires issus de l’immigration. Le modèle Français est républicain, très axé sur l’indifférenciation face aux origines, pas de statistiques ethniques… Cela pourrait pourtant être intéressant d’avoir quelques chiffres, de voir combien de jeunes sont issus des minorités, des DOM-TOM, de voir où ils sont situés hiérarchiquement. On verrait qu’il y a des enjeux pour diversifier les élites militaires françaises. 


Même dans l’armée, c’est plus difficile de gravir les échelons quand on est issus de minorités ?


C’est plus dur quand on est pas du moule, qu’on soit une femme ou issu de minorités visibles. aujourd’hui on se rend compte qu’on a une armée diversifiée, sauf au sommet. Je crois qu’il n’y a pas un seul général issu de l’immigration aujourd’hui. 

Il y a des efforts politiques qui sont fait pour y pallier, mais on a tout de même une forte reproduction sociale.  Il y a un vivier catholique traditionnel qui fréquente les grandes écoles militaires et qui est très ancré au sein de l’élite militaire. 


Pourquoi à votre avis ?


Les historiens disent qu’au XIXème siècle, les grandes familles catholiques de la noblesse française cherchaient un métier éloigné de la bourgeoisie commerçante, pour ne pas se “salir” dans des activités commerciales, mais qui soit tout de même prestigieux. On était aussi nobles de verser son sang pour la France. Elles ont donc investi l’armée, et sont toujours très présentes. Il y a aussi une conception de la vie qui les pousse à rejoindre l’armée, que ce soit un certain sens du sacrifice, la culture, les valeurs, la famille...


Est-ce qu’il faudrait faire de la discrimination positive dans l’armée ?


C’est vrai que l’armée a une culture très méritocratique, mais je pense que parfois, quand on est issu d’un milieu défavorisé et qu’on a pas eu accès à des prépas, qu’on a pas été formatés toute sa vie, on peut avoir besoin d’un coup de pouce. Si on valorisait certains profils, cela aurait un impact important sur la société. J’en parle dans ma thèse, de ce phénomène d’ethnostratification. Plus on monte dans la hiérarchie, moins il y a de diversité.



Propos recueillis par Jeanne Pavard, avec l’aide de Eloy Thierry d’Argenlieu, Jonas Satin et Mathis Maignan.

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