L’Iran, entre espoirs et conservateurs

Á première vue, la société iranienne peut sembler très repliée sur elle-même. Le port du voile y est obligatoire pour les femmes, l’homosexualité condamnée et toute contestation du régime y est sévèrement réprimée. Depuis la révolution de 1979 et la proclamation de la République Islamique d’Iran, toute la vie sociale et politique est en grande partie tournée vers la pratique de la religion, majoritairement chiite, mais aussi sunnite ou encore zoroastrienne. Le pouvoir politique, quant à lui, se partage surtout entre un ayatollah nommé « Guide de la révolution », véritable guide spirituel de la nation, et le président, élu au suffrage universel direct.

Cependant, à y regarder de plus près, les efforts de réformes, impulsées par le président modéré Hassan Rohani, réélu en 2017 et membre du Parti de la modération et du développement, commencent à porter leurs fruits. Il est par exemple possible de se promener avec une caméra allumée dans les rues de Téhéran, de porter des vêtements de couleur, ou encore de voir des groupes de jeunes adultes mixtes s’essayer au skateboard, choses encore impossibles il y a quelques années. Peu à peu, des riches stations de ski aux villages de campagne, en passant par les grandes métropoles animées, la nouvelle génération semble demander le droit de choisir son mode de vie, mais les progrès sont encore timides.

Cette bifurcation s’est d’abord enclenchée après la première élection de Rohani en 2013 et l’accord sur le nucléaire passé avec les Etats-Unis et cinq autres Etats. En effet, après les deux mandats de l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad et les sanctions économiques imposées par les Etats-Unis, le pays est au bord de l’asphyxie. Les réformes économiques et sociétales, autorisant par exemple les femmes à entrer au parlement, ont été accompagnées d’une nouvelle vague de croissance, grâce au retour du commerce international et des exportations de pétrole, tous deux permis grâce à l’accord sur le nucléaire.

Ce pays de 82 millions d’habitants possède une population très jeune, dont le mode de vie dans le cercle privé garde les traces d’une certaine occidentalisation à l’époque du Shah. La soif de liberté se fait de plus en plus ressentir chez les Iraniens, comme c’est le cas sur Instagram avec la création du #mycameraismyweapon, regroupant les photographies de femmes s’affichant sans leur voile dans des lieux publics, au risque d’une condamnation à une peine de prison ferme. Mais les disparités restent profondes en Iran et la colère gronde, ce qui, en parallèle de la chute du rial (la monnaie nationale) et de la baisse moyenne de 60% du pouvoir d’achat en un an, a conduit à la manifestation au Grand Bazar de Téhéran les 24 et 25 juin derniers. En effet, même si la croissance a profité d’une embellie, elle masque de profondes inégalités qui s’illustrent par la rupture nette entre les citoyens et les « mollahs ».

Pour ne rien arranger, le président américain Donald Trump a annoncé le 8 mai dernier la rupture de l’accord sur le nucléaire et le rétablissement en quelques mois des sanctions économiques, interdisant toute entreprise à commercer à la fois avec l’Iran et les Etats-Unis. Le président Rohani, qui était parvenu à négocier cet accord avec Barack Obama, officialisé en juillet 2015, se trouve alors dans une position difficile face aux conservateurs qui, dès le lendemain, ont symboliquement mis feu au drapeau américain en plein milieu du parlement.

Toutefois, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont, le 31 janvier dernier, officialisé un « canal financier », baptisé Instex, permettant à certaines entreprises européennes d’accéder au marché iranien malgré les sanctions et à l’Iran de pouvoir exporter à nouveau ses hydrocarbures sur le marché européen. Ce système est destiné à s’étendre, à terme, à de nouveaux Etats, mais son efficacité n’est pas encore avérée. Le gouvernement se retrouve donc dans une position ambigüe, devant gérer à la fois son soutien régional aux chiites (Bachar El-Assad en Syrie, le Hezbollah au Liban, les rebelles houtistes au Yémen), mais aussi le respect de l’accord de 2015 malgré la rupture fracassante avec les Etats-Unis. De plus, il faut rappeler que le « Guide de la révolution », l’ayatollah Ali Khamenei, tient une ligne politique fortement anti-américaine issue de l’héritage de Khomeiny, ce qui limite la marge manœuvre de Rohani.

Si la position de Donald Trump à l’égard de cet « Etat voyou » peut être interprétée comme une simple promesse de campagne, il est également possible d’y voir la volonté de faire émerger une démocratie à l’occidentale, provoquée par un soulèvement populaire qui déstabiliserait le régime. Mais, comme le passé l’a démontré, le chaos n’engendre pas nécessairement la démocratie, bien au contraire. Reste maintenant à savoir si les autres Etats signataires de l’accord de 2015 vont pouvoir le maintenir à bout de bras et si les électeurs iraniens accordent encore leur confiance au parti des modérés.

Photo : Atta Kenare, AFP : manifestation près du Grand Bazar de Téhéran le 25 juin 2018

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