Le fourvoiement du quatrième pouvoir

Ce n’est plus un secret pour personne, le journalisme est en crise. Il fait face à la fois à une crise existentielle, économique et enfin à une crise de légitimité.

Une crise économique, celle de ses financements qui menace l’indépendance de l’information voire même sa survie. Nous l’avons vu encore récemment avec le journal l’Humanité placé en cessation de paiement. Sans faire de mauvaise blague sur la gauche et sa capacité à gérer l’argent, cette nouvelle devrait tous nous interpeller sur l’avenir de la liberté de la presse et de pensée, et par la voie de conséquence, sur celui de nos démocraties.

Peu importe notre positionnement politique, un journal en difficulté, c’est une opinion qui est mise en difficulté et sa mise en opposition avec d’autres opinions, source d’un débat sain, qui s’érode et met à mal un contre-pouvoir essentiel.

Sans virer dans le complotisme j’espère, la solution qui permet de sauver des journaux, des chaines de télévision et des stations radio par la formation de quelques empires médiatiques reste préoccupante. Et si l’on peut espérer que les rédactions ne subissent pas la pression de leur propriétaire sur leur ligne éditoriale, ces empires nuisent de manière pernicieuse à la confiance que se voit accordée cette vocation de journaliste par les opinions publiques. Une perte de confiance qui favorise l’émergence de « médias » alternatifs, sources de fake news qui déstabilisent à leur tour nos démocraties et nos sociétés en général, dans un cercle infernal.

C’est à ce moment qu’apparaissent les autres crises que traverse le journalisme. Une crise de légitimité d’une part, par la défiance affichée durant certaines manifestations de gilets jaunes. Mais plus globalement par une partie de la population, si l’on schématise grossièrement, à droite où les médias, surtout de masse comme la télévision, sont parfois vus comme « gauchistes », et à gauche pour une partie de laquelle les médias seraient à présent les laquais du néo-libéralisme et de leurs nouveaux maitres à la tête des empires médiatiques. Si ces visions ne concernent pas tout le monde, elles illustrent un rejet généralisé et une perte de confiance dans la déontologie du travail journalistique.

Une profession, qui, avec ces deux crises, se remet en question et doit se réinventer. Cette crise existentielle est récente, elle est véhiculée par l’accélération de l’information, qui oblige, pour être le premier à lancer l’information, à ne pas croiser les sources, à ne pas prendre du recul sur les situations. Cette course au scoop, guidée par une société de l’immédiateté, où les rendements sont rendus plus aléatoires avec l’émergence de nouveaux concurrents, et le détournement des lecteurs, vers d’autres sources d’informations que le journal papier, fragilise la qualité du travail rendu et met en doute ce qui est pour beaucoup une vocation.

S’adapter à ce nouveau monde, les chaines d’informations en continu ont su le faire, les médias web aux titres chocs comme Buzzfeed ou Konbini de même, mais est-ce vraiment là le futur du journalisme ? La popularité d’Elise Lucet et de Cash Investigation, ou l’importance pour l’intérêt général des Panama papers, Lux Leaks et consorts, grâce à des enquêtes longues et poussées, montre plutôt que le journalisme doit retrouver ce temps long, pour rester ce contre-pouvoir et ce pilier dont nos sociétés ont aujourd’hui tant besoin.

Henri Huet, photographe de l’armée puis reporter-photographe jusqu’à sa mort au Vietnam en 1971


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