Retour de conf: “L’islam dans l’armée - réalité et défis”

Date de la conférence : Jeudi 6 février

Intervenant : Elyamine Settoul


M. Settoul a débuté la conférence en nous parlant de la présence musulmane dans l’armée, qui remonte à l’époque de l’Empire Romain. 

Il nous a cependant rappelé que la diversité dans le milieu militaire a longtemps été accompagnée de discriminations. Il y avait ainsi au XIXème siècle un phénomène d’assignation ethnique; les “indigènes” n’avaient pas le même statut que les Français de métropole et ne pouvaient pas obtenir de postes stratégiques. 

Au XXème siècle, un processus d’égalitarisme se met en place avec la fin des empires coloniaux et les mouvements pour les droits civiques. A la fin des années 1990, on encourage de plus en plus la diversité, et des postes se libèrent enfin pour les minorités.


La thèse de M. SETTOUL


M. Settoul nous a ensuite parlé de sa thèse sur les jeunes musulmans au sein de l’armée. Il a pour cela effectué de nombreux entretiens avec des jeunes militaires de culture musulmane issus de l’immigration post-coloniale. Son enquête n’a pas toujours été perçue de manière positive. En effet, si elle contribue à voir l’armée comme un modèle d’intégration méritocratique, ce thème relativement inexploré en France a soulevé quelques tensions. Certains craignaient qu’on fragmente la communauté militaire et sa tradition républicaine, qui se veut indifférente face aux origines.


L’engagement des jeunes musulmans dans l’armée aujourd’hui


En 1990, l’armée est professionnalisée et la conscription suspendue, ce qui attire les minorités visibles. L’armée fonctionne alors comme un raccrochage professionnel pour des jeunes en décrochage scolaire, notamment dans les DOM TOMS et banlieues.

Cela permet d’intégrer des jeunes ne disposant pas forcément de capital économique, social, culturel ou symbolique, pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu. 

Loïc Wacquant parle de “capital corporel”: le fait d’utiliser ses capacités physiques comme moyen d’intégration.


M. Settoul dégage trois catégories de soldats musulmans engagés:

- Les engagés initiés : connaissent et aiment les valeurs du milieu militaire,

- Les engagés en rupture : sont en échec scolaire, ont des problématiques identitaires, et sont attirés par l’armée car en recherche de fraternité, d’un job, de valorisation,

- Les engagés stratèges : ont pu être discriminés à l’emploi à cause de leur CV, passer par l’armée est pour eux un facteur de déstigmatisation. 


L’engagement militaire permet alors de revaloriser ces jeunes. Le déplacement géographique leur impose de s’éloigner de leur milieu social initial pour rejoindre un nouveau collectif, qui leur fournira une identité forte et leur permettra de se projeter dans l’avenir.


L’islam dans l’armée


Il a fallu attendre 2006 pour normaliser l’islam dans l’armée, qui a toujours été de tradition chrétienne. Des aumôniers musulmans ont alors été introduits. Ils sont désormais un soutien psychologique essentiel, permettant de mieux connaître l’ambiance au sein des troupes. 


L’importance de la diversité et les difficultés rencontrées


La diversité dans l’armée, outre son importance évidente pour représenter la sociologie de la France, sert également de ressource opérationnelle, notamment linguistique. Elle peut aussi permettre d’atténuer les tensions dans les pays d’intervention, en offrant une image plus familière aux personnes sur place.


Seulement, M. Settoul nous a rappelé que cette diversité est ancrée dans les rangs inférieurs. Il y a en effet une importante reproduction sociale dans les écoles militaires formant les officiers, qui sont majoritairement fréquentées par les milieux catholiques traditionnels aisés. En 2007, le plan “égalité des chances” a néanmoins permis de laisser 15% des places dans les écoles militaires aux élèves boursiers.

Des études montrent toutefois qu’il y a encore dans l’armée de nombreux cas de stigmatisation verbale ou physique à l’encontre des femmes, des minorités sexuelles ou visibles.


Radicalisation et milieu militaire:


Ces dernières années, on a pu voir certaines corrélations entre armée et radicalisation. M. Settoul nous a montré que les mêmes valeurs étaient mises en avant dans les jeux vidéos, les campagnes de recrutement militaire et la propagande djihadiste.



En étudiant certains profils de djihadistes, on a pu voir qu’il y avait pour certains une attirance pour l’armée et ce qu’elle offre en terme de structure et d’identité; on peut ainsi parler d’antagonisme idéologique mais de convergence sociologique.

D’autres sont passés par l’armée, ou y ont même été radicalisés à la suite d’un choc ou d’un sentiment de discrimination.

L’armée est donc une institution qui intègre les jeunes, notamment ceux issus de minorités. Mais si celle-ci ne fait pas attention, elle peut mettre certains individus sur le banc de touche et renforcer leur sentiment d’exclusion, jusqu’à les pousser à chercher ailleurs des solutions, y compris dans la radicalisation.


Jeanne Pavard

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