TRIBUNE : les « gilets jaunes », cri de désespoir ou gaulois réfractaires ?

Comme les bonnets Rouges en 2013, une dénomination colorée, pour un mouvement aux revendications bigarrées. Un mouvement, qui illustre une société coupée en deux, où règne l’incompréhension mutuelle de deux réalités et qui s’enferme dans un entre soi propice aux simplifications. Après tout, n’a-t-on pas vu ce samedi 17 Novembre, des personnes alcoolisées, attaquer des automobilistes, empêchant la majorité silencieuse de travailler, ou conduisant des motos ou des 4x4 imposants, pour protester contre la hausse du prix du carburant ? Une protestation si incompréhensible : comment pourrait-on protester contre une mesure dont l’objectif affiché est de pousser les gens à se tourner vers d’autres alternatives que la voiture diesel et dont les bénéfices seraient alloués à la tant attendue Transition Ecologique ?

Des gaulois réfractaires au changement, nombreux à la marche pour le Climat, mais absents au moment des actes, comme d’habitude. Des arguments fondés, parfois biaisés par les images ou les vécus personnels de cette journée et du mouvement, comme ceux peut-être d’une opposition à cette hausse, opposés à quoi au juste ?

Opposés à Emmanuel Macron ? Réclamant même une hypothétique démission, révoltés par leur sentiment d’abandon, abandon de la métropole pour ceux de la Réunion. Le sentiment également de porter seuls le poids des efforts du pays en faveur de l’environnement, de porter seuls le poids de l’impôt avec comme conséquence la perte de leur pouvoir d’achat. Ces griefs, et biens d’autres, brouillant la communication d’un mouvement hétéroclite jusqu’à le faire ressembler à un cirque incohérent, revendiquant « un peu tout et n’importe quoi » selon les mots assez justes du Président, avec les dérives nauséabondes que l’on a vu comme ces gilets jaunes livrant des migrants trouvés dans un camion à la gendarmerie…

Ces dérives, et l’aspect protéiforme et incontrôlable de ce mouvement sont-ils la limite de la stratégie élyséenne ; à savoir l’affaiblissement des corps intermédiaires et des contre-pouvoirs : maires, collectivités, Sénat, partis d’opposition, syndicats… qui pousseraient les manifestants à utiliser d’autres méthodes, forcément plus radicales pour faire écho à leur revendications, tout cela en dehors d’un cadre classique de manifestation qui limite les dérives, sans porte-parole ni organisation, rendant la compréhension de ces luttes et de la position à adopter encore plus difficile pour la majorité et les forces de police et de gendarmerie.

Un mouvement donc, que l’on aurait tort de mépriser, d’ignorer ou de soutenir aveuglement. Les dérives et les récupérations politiques dont il fait l’objet requièrent la prudence dans les conclusions médiatiques, comme dans celles du personnel politique, majorité comme opposition, dont les intérêts personnels ont déjà fait suffisamment pour saper la confiance, attiser la méfiance et diviser une société qui doit pourtant faire face à l’urgence climatique et celle de la biodiversité.

Des sentiments, de plus, contredits par les chiffres de l’INSEE sur l’évolution du pouvoir d’achat. Des statistiques qui ne restent néanmoins qu’une moyenne, non représentative de situations diverses et déconnectée d’une réalité où les inégalités progressent continuellement.

Au-delà des chiffres, ce mouvement montre bien la difficulté face à laquelle les écologistes de tous bords bloquent : l’absence d’une action collective. Pourquoi le sentiment de révolte que nous éprouvons tous lorsque nous voyons une vidéo d’un ours polaire se démenant pour remonter sur un bout de glace fondue, ou tout autre atteinte à notre planète, ne se traduit-il pas par une véritable prise de conscience ? Résignation, rejet de la faute sur les seules multinationales et le capitalisme, si elles sont un peu fondées, ont bon dos. Chacun à notre échelle, nous sommes tout autant responsables et hypocrites, pour justifier notre inaction, ou vanter notre vertu d’écologiste.

Mais culpabiliser les français n’est peut-être pas le meilleur moyen de leur inspirer l’envie de changer. Mépriser et critiquer le populisme de cette révolte des gilets jaunes alors que l’on sait que cette rhétorique a participé à l’élection d’un Donald Trump, qui surfe sur le ressentiment général contre ce mépris de « l’establishement », médias, politiques, intellectuels ou étudiants, s’il semble séduisant et évite de réfléchir, pourrait avoir les mêmes conséquences chez nous que l’élection de Donald Trump. Réduire ce mouvement à des casseurs racistes d’ultra droite, des anarchistes d’ultra gauche ou des personnes arriérées sans éducation n’apporte rien, sauf si l’on accepte la simplification.

Dans ce cas restons simplistes ! Opposons expéditivement la France des villes se déplaçant en vélo, en bus, ou en tram et dont la majorité ne comprend pas le blocage de la France rurale. Celle de ceux dont le travail, les commerces et les services publics s’éloignent de plus en plus de leur domicile, sans alternatives de transports et dont la consommation de carburant ne peut, par conséquent être une variable d’ajustement du budget national. Simplification ? Quoique…

Attiser ces sentiments d’incompréhension et de révolte chez les gilets jaunes, en enlevant par exemple dans le budget rectificatif, examiné au Sénat ce lundi 19 novembre, 577 millions d’euros issues de la taxe sur les carburants du budget de l’écologie, pour financer le reste du budget, apparait comme contradictoire et inopportun, malgré les promesses de la majorité de réintégrer cette somme au budget 2019, quand l’exécutif appelle tous les français à faire des efforts pour sauver la planète.

On ne saurait donner d’avis tranché sur ce mouvement, dont les caractéristiques incitent à davantage de prise de recul. Cependant cette tribune, forcément subjective, peut-être elle aussi simpliste et dont l’analyse s’arrête à un instant T du mouvement, ne prenant donc pas en compte les derniers éléments qui pourraient la rendre obsolète, est seulement un appel à la controverse, à la discussion et au débat, sur un sujet qui pose des questions importantes sur notre rapport à la société et au rôle du politique, concernant la question écologique. Un sujet qui, comme tant d’autres, fracture une société d’ores et déjà divisée. Peut-être sera-t-il l’occasion de l’ouverture d’un dialogue, seul exutoire pacifique et raisonnable, tant qu’il en est encore temps, des revendications et des tensions accumulées. Prémices d’une possible compréhension des besoins, des doutes, voire point de départ d’un élan commun, par des alternatives, plutôt qu’uniquement par des punitions infantilisantes, pour enfin entraîner l’ensemble de notre société vers la transition écologique…

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